VERTIGE

Jérôme Coudanne, habituellement chanteur de Deportivo et Robin Feix, bassiste de Louise Attaque, s'octroient une parenthèse dans leur parcours de musiciens. Avec VERTIGE, ils célèbrent à la fois l'urgence et la simplicité, s'aventurant parfois dans les contrées psychédéliques de la pop, opposant la froideur de la new wave anglaise à la chaleur des musiques latines. "On voulait s’abandonner à un authentique vertige créatif, à un truc éphémère et exaltant" explique Jérôme Coudanne. "Après la dernière tournée des Louise Attaque, Robin était disponible et avait besoin de quelque chose de nouveau. De mon côté, je n'avais rien de planifié ni avec Deportivo, ni avec Navarre. C'était donc le moment idéal. On voulait écrire des chansons simples, courtes, dépouillées, parfois même sans refrain ni structure. On souhaitait que le dernier mot revienne systématiquement à la spontanéité, à la première intention ou encore à l'écriture automatique. Ça impliquait aussi évidemment d'assumer les imperfections qui émaneraient de cette manière de faire."

Les deux musiciens se croisent depuis maintenant une quinzaine d'années. Jérôme se souvient de la manière dont ils se sont rencontrés : "j'ai beaucoup écouté le deuxième album de Louise Attaque, il a fait partie de mes influences pour l'écriture du premier album de Deportivo. Lorsqu'il a fallu faire un choix parmi les tourneurs qui voulaient travailler avec nous, on a choisi celui de Louise Attaque car on avait vraiment envie de les rencontrer". Robin a lui aussi quelques souvenirs : "J'ai immédiatement été fan de Deportivo. Nous les avions emmenés avec nous à l'occasion de l'une de nos tournées au Canada (...) Ils ne jouaient pas très bien, mais très très fort. Ils étaient la décontraction incarnée.

En 2019, fort de cette relation sporadique mais ininterrompue, Jérôme Coudanne et Robin Feix donnent vie à VERTIGE, entre Barcelone et Brighton où ils résident, entre Brexit et indépendantisme, entre la mer Méditerranée et la Manche, c'est bien là, un pied chez Joy Division/un pied chez Manu Chao, que les deux garçons créent à distance cet espace d'expression éphémère et exaltée qu'est VERTIGE. Et c'est lors d'une visite de Jérôme chez Robin, à Brighton, que les deux garçons échangent leurs envies du moment.

Jérôme est convaincu de pouvoir trouver des mélodies et des paroles aux compositions de basse que Robin lui fait écouter. Quelques mois plus tôt, Robin avait profité de la fin de tournée des Louise Attaque pour enregistrer quelques basses/batteries avec le batteur du groupe, Nicolas Musset : "je voulais tourner autour des trucs qui me tiennent à cœur depuis toujours en tant que bassiste : Peter Hook de Joy Division et les Young Marble Giants". Les deux musiciens ne partent donc pas d'une feuille totalement blanche. Jérôme, quant à lui, s'était enrichi de quelques notes plutôt journalistiques inspirées par ses lectures, notamment par La Psychologie des foules de Gustave Lebon mais aussi par les commentaires associés aux articles des quotidiens et bien sûr par ce qu'il voyait dans les rues de Barcelone : "des drapeaux partout, des gens qui amenaient leurs enfants aux manifestations politiques et qui semblaient complètement sous contrôle, presque drogués. Une société complètement divisée en deux pôles bien distincts. Une société dans laquelle toute forme de modération était devenue soudainement complètement inaudible". Dans le même temps, Robin est spectateur de l'agitation et l'inquiétude grandissante de la Grande-Bretagne face au Brexit.

De retour de ce séjour, commence une série d'envois intensifs de fichiers. Robin se souvient de la fluidité et de la facilité des échanges : "On avait l'intention de ne pas se prendre la tête, un morceau est venu puis un second..." Jérôme ajoute : "c'était vraiment exaltant, le matin on recevait ce que l'autre avait enregistré de son côté pendant la nuit, on avait l'impression que rien ne pouvait arrêter notre créativité. Quand je n'arrivais pas à trouver d'idées valables sur les enregistrements de Robin, je composais alors un clavier/batterie que je lui envoyais pour qu'il y ajoute une basse. C'est aussi comme ça que sont nés des morceaux tel que Conduire, Acide, Glace ou Galaxie. Le principal point d'appui de la voix devait être la basse, j'attendais donc toujours que Robin ait joué sa partie pour travailler une mélodie et des paroles." Le cahier des charges est simple, les compositions doivent être minimales : aucune guitare, une basse, une voix et quelques claviers basiques.

La vingtaine de morceaux arrive rapidement entre les oreilles du label indépendant AT(h)OME, tenu depuis dix-sept ans par deux frères. Les deux garçons signent dans la foulée. Puis il est temps de trouver un producteur. Jérôme sollicite alors ses amis de ALB, talentueux duo de musiciens/producteurs. Et c'est dans leur studio encombré que l'album est enregistré en dix jours, à peine. Reste à mixer les chansons et ce sera à nouveau une connaissance de Jérôme, le grand Stéphane "Alf" Briat (Air, Phoenix, Sébastien Tellier...) avec lequel il a collaboré sur le premier album de Navarre et lui-même ami des ALB, qui ajoutera les derniers ingrédients à l'album.

VERTIGE est donc un duo et c'est bien de deux pôles dont il s'agit tout au long de ces chansons : Jérôme/Robin, Barcelone/Brighton, Démocrates/Républicains, anti-Brexit/pro-Brexit, pauvres/riches, Deportivo/Louise Attaque, ça s'entrechoque, ça s'entremêle, sans aucun répit. Les deux garçons s'amusent même de leurs propres contraintes en malmenant les codes : dans les années 90, les paroles de Jérôme auraient été scandées mais en 2020, il les murmure le plus souvent, comme pour ne pas ajouter au vacarme ambiant : "On n'entend plus rien, tout le monde aboie" chante-t-il avec nonchalance dans Galaxie. Puis il ajoute: "Ah ça, la confusion fait loi !" dans l’impitoyable Bassonica, sorte de Boléro de l'apocalypse, hymne dansant de fin du monde dans lequel Jérôme évoque notamment le désintérêt de la jeunesse anglaise pré-Brexit, pour la politique : "faudrait pas mourir sans avoir fumé tout le sac de beuh de tes parents" avant de préciser "nous-y allons pas à pas, direct dans l'mur c'est bien ça, ah ça nous-y allons tout droit". Le duo trouve aussi du relief dans leur parfaite maitrise du contre-pied, en associant parfois une musique enjouée à un texte plus sombre ou encore en réunissant des mondes qui ne semblaient jamais pouvoir s'entendre. Ainsi, Robin réussit le tour de force de synthétiser en une ligne de basse la froideur mécanique de Joy Division et la chaleur moite d'une chanson de Manu Chao, sur le très tubesque et désabusé Glace. Et on y retrouve surtout le mariage impeccable entre la nonchalance de la voix de Deportivo et la précision mélodique de Louise Attaque (Tournesol, SM, notamment).

Tout est désormais fin prêt pour la suite, les dessins de Robin étant utilisés pour le clip de la chanson Conduire ainsi que pour la pochette de l’album. Reste à trouver un nom, Robin raconte : “Un jour, Jérôme m'envoie un mail, où il me dit que l'écriture des textes lui fout le vertige. Je réponds que j'aime bien ce mot : “vertige”. Le lendemain, Jérôme propose que nous nous appelions VERTIGE !

"Comme nos vertiges sont contagieux" chante-t-il. Sans nul doute.

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